Le déterminisme intégral : une pensée totalitaire ?
Le titre ici est volontairement provocateur mais le présent article se veut au contraire nuancé. Par "totalitaire", il ne faut pas comprendre un "régime dictatorial" et d'alleurs le sujet n'est pas de nature politique mais scientifique et philosophique. "Métaphysique" pourrait-on dire. Le terme "pensée totalitaire" est à prendre à la racine, à savoir une "pensée ou un système qui englobe tout" et ne laisse aucune place à une quelconque incertitude. Il n'est nulle question d'aborder ce sujet sous l'angle moraliste ce qui n'aurait aucun sens mais de comprendre ce que signifie concrètement que de défendre une position "déterministe" de l'existence.
Qu'est-ce que le déterminisme ? Prenons la définition de base du dictionnaire : "Doctrine philosophique suivant laquelle tous les évènements, et en particulier les actions humaines, sont liés et déterminés par la chaîne des évènements antérieurs". Autrement dit à chaque évènement existe une cause antérieure qui provoque ledit évènement. Il n'y a donc aucune forme de "hasard" et tout s'enchaîne de manière parfaitement prédéterminé. Simplement nous ne connaissons pas (encore) complètement lesdites causes. Telle est la position déterministe que postulent beaucoup de philosophes et non des moindres. Les individus n'ont donc aucune forme de libre arbitre simplement ils n'en ont pas tous conscience.
Face à cette pensée déterministe, nous avons les partisans du libre arbitre individuel ou, pour le dire de manière différente, nous avons les partisans "de la part d'incertitude" de l'existence.
Et que dit la science à ce propos ? Et bien les controverses scientifiques ont fortement eu lieu au début du siècle dernier à propos de la mécanique quantique mettant en opposition deux grands génies de l'époque, à savoir Albert Einstein et Niels Bohr. Face à l'avènement de cette nouvelle discipline qui postule, en opposition à la mécanique classique newtonienne que dans l'infiniment petit, la position d'une particule ne peut s'établir que de manière probabilisite, et non certaine, et qu'en plus cette position particulaire dépendrait aussi de "l'oeil de l'observateur". Autrement dit, on passe de la certitude newtonienne à la probabilité quantique. Ce postulat, dont Niels Bohr était l'un des principaux défenseur, était fortement rejeté par Einstein qui lui estimait que la mécanique quantique était incomplète de ce fait, refusant ainsi cette vision probabiliste et incertaine. Il aura cette fameuse formule : "Dieu ne joue pas aux dés". Ce à quoi Niels Bohr aurait répondu " mais qui êtes-vous monsieur Einstein pour prétendre savoir ce que Dieu doit faire ?". Voici une vidéo qui résume le débat de l'époque. Il faut également préciser qu'aujourd'hui, la communauté scientifique donne plutôt raison à Bohr. On parle "d'intrication quantique" pour expliquer le lien invisible entre des particules séparés dont les propriétés demeurent incertaines.
"L'incertitude" : l'ennemie du déterminisme
Ainsi, lorsqu'on parle de vision 'totalitaire' ou 'englobante', c'est bien de cela dont il s'agit,à savoir le fait de nier qu'il existe une incertitude car 'tout est forcément sous contrôle'. Les tenants d'une pensée déterministe ont une "logique de système" (on pourrait citer Spinoza, Hegel, Marx et toute la pensée structuraliste de la fin du XXè siècle) pour lesquels tout est en interaction et donc tout est prédictible. Il n'y a pas de place à l'incertitude. Donc aucune place à un quelconque libre choix.
Si on essaie de pousser la réflexion sur un plan plus psychologique, il est vrai que la part d'incertitude a quelque chose d'angoissant. L'être humain est ainsi fait qu'il a besoin d'être sécurisé, rassuré et que le fait de se dire que tout est déterminé à l'avance a quelque chose d'apaisant, c'est vrai. Et je reconnais, sans aucune forme d'ironie, la force de cet argument. Sur un plan plus concret, notre société combat le risque sous toutes ses formes. Peut-on reprocher aux entreprises de vouloir éliminer toute forme de risques inhérents aux produits qu'elle souhaite commercialiser ? Peut-on reprocher à une société de tout faire, y compris de réduire quelque peu nos libertés individuelles, afin de minimiser les accidents de la route par exemple ? Peut-on reprocher à un gouvernement de prendre des mesures potentiellement libertaires pour protéger sa population contre des risques sanitaires graves ? Il faut le répéter, oui le fait d'être confronté à l'incertitude et au doute a quelque chose d'angoissant et les religions ou les courants philosophiques qui postulent un certain "lâcher prise" ou qui expliquent qu'il n'y a aucun lieu de s'angoisser car tout est déterminé, ont le vent en poupe car elles donnent des explications rassurantes sur l'existence. Encore une fois, il n'y a pas de notion de "bien" ou de "mal" de développer une pensée déterministe, simplement le but de cet article est juste de prendre conscience que le fait d'adhérer au déterminisme intégral se fait inévitablement au prix de la liberté. AU fond, il y a deux philosophies qui se font face : celle qui est déterministe et sécurisante face à celle qui recherche la liberté fut-ce au prix de la tranquilité. Et la plupart d'entre nous nous situons "un peu entre les deux".
Pour illustrer tout ça, je ne résiste pas au plaisir de remettre ici deux extraits de films. Le premier correspond à la scène célébrissime de Néo face à l'architecte dans Matrix. Et cette scène met face-à-face la pensée déterministe face à 'l'anomalie' du système qui prétend à la liberté.
Voici un second extrait de film sans doute un peu moins connu que le premier mais tout aussi passionnant : on retrouve l'acteur Keanu Reeves interprétant un avocat ambitieux qui a fait, en quelque sorte, un pacte avec le diable ici interprété par le géant Al Pacino dans le film L'associé du diable. Un véritable régal. "C'est le libre arbitre qui fout la merde". On ne saurait mieux conclure cet article ;)




