samedi 12 novembre 2011 - par
Pierre Conesa : Comment les États fabriquent leurs ennemis
La fabrication de l'ennemi, ou comment tuer avec sa conscience pour soi
La géopolitique, le processus de fabrication d’un ennemi, et les manipulations qui poussent sans cesse vers des conflits. Vaste programme, traité dans le livre de Pierre Conesa : La fabrication de l’ennemi, ou comment tuer avec sa conscience pour soi (Robert Laffont).
« L’Iran depuis 60 ans ne cesse d’avoir des ingérences extérieures, puisqu’elle a du pétrole. C’est un malheur vous savez, c’est le malheur pétrolier... Et quand vous avez un pays qui s’est vu imposer un coup d’Etat par la CIA en 53 ; ensuite 25 ans de dictature du Shah, avec une police politique qui s’appelait la SAVAK : avec ensuite une révolution islamique qui va être immédiatement l’objet d’une attaque par l’Irak, soutenu par l’ensemble des puissances occidentales, comment voulez-vous arriver à convaincre un homme d’État iranien qu’il ne doit pas se procurer la bombe ? Vous voyez ce que je veux dire. Shirin Ebadi, à un moment, utilisait un terme que je trouve très intéressant. Elle disait : C’est le syndrome de Frankenstein. C’est-à-dire qu’on a créé un monstre, et la réaction nationaliste des iraniens, c’est de dire : maintenant notre sécurité c’est nous. Alors maintenant, si on continue à diaboliser l’Iran, on va renforcer cette tendance, on va la renforcer. »
Ci-dessous, deux extraits de l’article Comment les démocraties fabriquent leurs ennemis, paru sur lepoint.fr (par Jean Guisnel) :
« Pierre Conesa : Mon raisonnement s’applique plus à la "guerre globale contre le terrorisme et la prolifération" qui est l’exemple même de guerre inventée par les stratèges du Pentagone. Kadhafi présente l’avantage de réunir toutes les caractéristiques d’un bon ennemi : régime dictatorial et policier, personnalité psychotique, soutien au terrorisme, orateur délirant... et évidemment perturbateur régional. Cela dit, quand on voit la rapidité avec laquelle Kadhafi a rétrogradé du statut de chef d’État ami à dictateur sanguinaire, on a le droit de se dire que ce n’est pas l’homme qui a changé, mais le regard porté sur lui. On peut faire la même analyse sur Saddam Hussein, ou sur d’autres dictateurs bien tolérés, puis soudainement damnés. Aujourd’hui, le cas iranien est le plus intéressant : ce pays est moins islamiste que l’Arabie saoudite ou le Pakistan, fait moins de prosélytisme, a fourni moins de terroristes que ces deux charmants pays, s’adonne moins à la prolifération nucléaire qu’Israël ou le Pakistan, n’a pas caché Ben Laden comme le Pakistan... mais c’est Téhéran l’ennemi ! »
« "Nous sommes entrés dans l’époque de l’ennemi médiatique", écrivez-vous. Est-ce bien nouveau ? La figure de l’ennemi n’est-elle pas de tout temps une construction intellectuelle destinée à édifier les opinions publiques ?
C’est exact, dans tous les conflits menés par les démocraties depuis le milieu du XIXe siècle, la presse a joué un grand rôle et l’influence des chaînes de Rupert Murdoch dans le déclenchement de la guerre d’Irak en est l’exemple le plus récent. Ce qui me paraît nouveau dans les conflits actuels sans enjeu stratégique réel, c’est l’influence belliciste que jouent trois catégories sociales que sont les "intellectuels médiatiques" - j’entends par là ceux qui occupent les colonnes des journaux tous les jours -, les diasporas et les humanitaires dans un paysage stratégique qui se caractérise par l’absence d’ennemi mortel. Dès lors, sur les quelque quatre cents crises recensées par exemple dans un ouvrage comme Mondes rebelles, comment se fait le choix d’isoler telle ou telle crise, sachant que le journal télévisé par exemple ne peut traiter qu’une, voire deux crises, pas plus ! Les critères de choix sont médiatiques : chef charismatique, uniforme combattant reconnaissable, images, problématique simple et argumentaire compréhensible, et surtout "bon ennemi"... Faute de ces caractéristiques, le conflit n’intéresse pas : la crise du Congo est le conflit le plus meurtrier depuis la Seconde Guerre mondiale, mais il n’obéit pas à ces canons, et donc n’est pas médiatique. Les démocraties se retrouvent parfois engagées dans des conflits qui ne présentent plus d’enjeux stratégiques, mais sont médiatiques comme le fut l’intervention "Restore Hope" en Somalie en 1993 pour sauver des populations affamées par des chefs de guerre. On inventa le concept de "droit d’ingérence" militarisé. Aujourd’hui, on n’en parle plus alors que la situation est la même. C’est une diplomatie guerrière de l’émoi ! Certains intellectuels, qui ne font plus de philosophie, sont devenus spécialistes de toutes les crises internationales et sont capables de pousser le pouvoir à décider un engagement des forces armées. »

