lundi 20 avril - par Conférençovore

2020, une année record pour les invasions de criquets ?

Les infos ci-dessous sont vérifiables sur des sites grand public mais le sujet est ici alimenté avec des médias moins connus et propose une approche chronologique qui se veut sinon exhaustive, au moins un peu originale.

Une invasion sans précédent de criquets pélerins est en train de ravager les récoltes des pays de l'est du continent africain. Les habitants de plusieurs pays (Éthiopie, Kenya, Soudan, Djibouti, Érythrée, Ouganda, Soudan, Somalie, Tanzanie et Sud Soudan notamment), sont, par endroits, exceptionnellement en proies à une plaie au moins connue depuis l'Antiquité et bien avant. Mais, fait exceptionnel, les ravages concernent également des pays d'Afrique centrale comme la République Démocratique du Congo, phénomène qui n'avait plus été observé dans ce pays depuis plus de 75 ans. Les criquets se sont également déplacés vers l'Orient, le Pakistan notamment, on y reviendra...

De quoi s'agit-il ? Le criquet pèlerin (Schistocerca gregaria) appelé aussi "sauterelle tigre" est un orthoptère caelifère (Acrididae / Cyrtacanthacridinae / Cyrtacanthacridini). Certains essaims peuvent contenir 200 milliards d'individus. Selon l’Agence des Nations unies pour l’agriculture et l’alimentation (FAO) un essaim peut couvrir une surface de 2.400 km2, la taille du Luxembourg et parcourir 150 kilomètres en une seule journée. Chaque individu se nourrit de son propre poids en une journée mais leur appétit varie en fonction du stade de développement de ceux-ci, un point essentiel à garder en tête.

Ci-après, voici une approche chronologique de cette question. Pour cela, revenons deux ans auparavant :

 

* Mai 2018 (puis octobre 2018, deux phases) ; des pluies diluviennes se sont abattues sur la péninsule arabique. Des zones humides se sont créés et ont favorisées le développement de milliards de ces bestioles. Ce phénomène d'invasion de criquets pèlerins, espèce qui se développe de manière saisonnière dans les pourtours désertiques, n'a rien d'inédit mais, encore une fois, c'est l'ampleur de celui-ci qu'il faut examiner.

 

* 2019 : Des précipitations anormalement élevées (2 à 6 fois celles habituellement constatées sur une année complète en fonction des régions) sont tombées mais, cette fois-ci, sur la Corne de l’Afrique, donnant lieu au développement d’une végétation très abondante sur laquelle se sont rués les milliards d’orthoptères. Plus largement, 2019 fût une année exceptionnelle pour "el niño indien". Ce phénomène météorologique, aussi appelé "dipôle de l'océan indien", se manifeste précisément par une différence de température à la surface de la mer entre le pôle occidental (les eaux des côtes est-africaines) et le pôle oriental (côtes sud-est asiatique) : il se concrétise donc par une oscillation climatique provoquant pluies et cyclones d’un côté de l’océan et sécheresse de l’autre. Dans sa phase dite positive les pluies s’abattent à l’ouest et dans sa phase négative, les nuages se déplacent vers l’est. Or 2019 fut la plus intense phase positive de ces quarante dernières années, provoquant la sécheresse et les immenses incendies qu'on a tous pu voir en Australie (notamment aux portes de la plus grande métropole du pays-continent, Sydney). La période de l’été 2018 à celui de 2019 a été la deuxième plus chaude jamais enregistrée et l’année la plus sèche depuis 1969-1970 pour l'Australie. L'essentiel est de comprendre que le dipôle indien a été, ces deux dernières années, exceptionnel. Le manque de données et de recul fait garder une certaine réserve aux scientifiques qui observent ce phénomène, mais la suspicion d'être en présence d'un des effets du réchauffement climatique pour expliquer l'ampleur du merdier grandit.

 

* Fin 2019 : l'essaim de crickets, venu de la péninsule arabique, a attaqué la corne de l'Afrique. Le 28 décembre 2019, la menace acridienne (sans précédent depuis 70 ans) a ainsi frappé le Kenya.

 

* Courant janvier 2020 : L’Éthiopie et la Somalie ont décrété l’urgence nationale. NB : ces pays, comme d'autres, ont l'habitude du phénomène mais là, cela faisait 25 ans qu'ils n'avaient pas vu des essaims d'une telle ampleur. Dans la foulée, les pays voisins ont également été touchés.

 

* 19 janvier 2020 : Ce fut au tour de l'Ouganda d'être touché par le fléau (voir article du Independant.ug plus bas). Oui, ça se déplace très vite...

 

* Fin Février 2020 : Fait exceptionnel, un essaim est arrivé jusqu'au nord-est de la RD Congo. Parallèlement, en Asie, plusieurs régions ont été frappées. Par exemple la province du Penjab au Pakistan :

 

Le Premier Ministre a même décrété l'État d'urgence début février 2020 face à la pire invasion depuis 20 ans : "We are facing the worst locust infestation in more than two decades and have decided to declare national emergency to deal with the threat."

Une déclaration de M. Firdous Ashiq Awan, Ministre de l'information du Pakistan. 

Les cultures de coton et de céréales ont été particulièrement éprouvées dans l'est du pays.

L'Arabie Saoudite a subi quelques semaines plus tôt de fortes précipitations. Les essains venus du M-O ont donc gagné l'Iran puis l'Asie centrale. Même la Chine s'est montrée très inquiète pour ses régions du sud et de l'est et pour cause... en février l'ONU envisageait des invasions 500 fois plus importantes dans les mois à venir. Voici également des images impressionnantes tournées en Russie mais cette fois en février 2019, des images qui donnent une bonne idée de l'ampleur du fléau :

 

* Fin mars 2020 : de fortes pluies se sont abattues sur la Somalie, pays où les criquets de la première vague se sont reproduits.

 

* Début avril 2020 : 2 nouveaux essaims ont été signalés en Ouganda, cette deuxième invasion en provenance des zones de reproduction en Somalie comprenant davantage de jeunes adultes (des mangeurs particulièrement voraces). Le nord et l'est de ce pays ont été particulièrement touchés. Sans compter que des inondations se sont également produites accablant un peu plus des populations exsangues. Voici à quoi cela ressemble :

 

* 14 avril 2020 : Dans sa dernière mise à jour de l’Observatoire des criquets pèlerins, l’ONU a déclaré (ça vaut ce que ça vaut... mais tout de même, les pays touchés corroborent ces inquiétudes) que la situation était « extrêmement alarmante » car un nombre croissant de nouveaux essaims se formaient actuellement dans le nord et le centre du Kenya, en Ethiopie et en Somalie.

Concrètement, les insectes suivent les pluies de printemps, à la recherche de cultures émergentes et d’autres types de végétation.

Il est estimé que les prochains essaims pourraient être 20 fois pires que les premiers. Ça tombe d'autant plus mal que nombre des pays concernés sont en confinement. Au Kenya, la lutte contre le covid-19 entrave clairement celle contre ce fléau ; les livraisons de pesticides sont notamment retardées. La pulvérisation aérienne est le seul moyen efficace connu de lutter contre les criquets, mais cela n'est pas sans effets sur le bétail (des plaintes déposées par des éleveurs sont en cours d'examen au Kenya).

En Éthiopie les criquets pèlerins ont déjà ravagé 200 000 ha de terres agricoles. La crise alimentaire concerne déjà 1 million de personnes (étude conjointe FAO et autorités éthiopiennes).

On ne va pas se mentir, ce qui se profile est une potentielle catastrophe alimentaire dont l'ampleur pourrait être inédite, peut-être doublée d'une potentielle sanitaire pour toute cette très vaste région est-africaine mais... pas seulement : Un groupe de chercheurs du Cirad a effectué récemment plusieurs simulations pour évaluer le risque d’entrée des insectes sur le territoire tchadien. Dans quatre cas sur cinq, des essaims arriveraient au Tchad d’ici à mi-juin 2020, période de reproduction estivale. 

Pourquoi le Tchad en particulier ? Parce que ce pays est historiquement la porte d’entrée des invasions depuis l’Afrique de l’Est et M-O vers l’Afrique de l’Ouest. Le risque majeur est donc que la reproduction estivale durant la saison des pluies généralise une "invasion à toute l’Afrique de l’Ouest et du Nord" selon l'écologue spécialiste des dynamiques de populations d’acridiens Cyril Piou : "Notre approche de simulation présente plusieurs limites . Néanmoins, en considérant le déplacement des essaims avec les vents dominants, et les vents réellement observés ces cinq dernières années, nos simulations indiquent que les essaims de criquet pèlerin ont une grande probabilité d’arriver au Tchad dès le mois de juin , et donc de débuter une invasion en région occidentale".

Évidemment avec un Sahel déjà très instable, il y a toutes les raisons de redouter une catastrophe majeure.

Il est déjà acté que 2020 sera une année noire pour l'économie mondiale mais peut-être que nous n'avons encore rien vu : elle pourrait également être une année cataclysmique tout court. 

 

Sources :

* The Guardian : https://www.theguardian.com/global-development/2020/apr/13/second-wave-of-locusts-in-east-africa-said-to-be-20-times-worse

* Le Congo Autrement : https://www.congo-autrement.com/blog/la-rd-congo-est-confronte-a-une-invasion-de-criquets-pelerins-en-provenance-de-l-ouganda-voisin.html

* https://www.independent.co.ug/desert-locusts-invade-karamoja-again/

* Africa News, le site Reporterre, Libé, Le Figaro



7 réactions


  • Mr.Knout Mr.Kout 20 avril 13:47

    Et l’effondrement des populations d’oiseaux (herons, guepiers,cygognes et rapaces) est aussi à prendre en compte.


    • yoananda2 20 avril 13:55

      @Mr.Kout
      oui, je me demandais justement quand est-ce que les invasions d’insectes allaient arriver (vu que les oiseaux ont pris cher), parce que à force de déséquilibrer la biosphère, si tu tues un prédateur, tu provoques forcément un invasion de ses proies habituelles.
      On va voir les mêmes phénomènes s’amplifier pour tout un tas de "bestioles" (y compris des champignons) qui vont probablement avoir des effets sur les rendements agricole, petit à petit.
      Et du coup, ça risque de provoquer ensuite des rebonds chez les prédateurs qui vont avoir plein de bouffe et ... des cycles comme ça, de plus en plus intense, jusqu’à disparition totale d’une espèce quand les seuils seront dépassés.

      On n’a plus qu’à se convertir au steak de sauterelle.


    • Laconicus Laconicus 20 avril 20:57

      @yoananda2

      "On n’a plus qu’à se convertir au steak de sauterelle."


      super ! Comme ça on va attraper aussi le coronavirus de la sauterelle : celui qui a contaminé la chauve-souris qui a contaminé le pangolin qui a contaminé le Chinois.

    • pegase pegase 21 avril 13:04

      @Mr.Kout
      -
      Des débiles les tirent au fusil ...


    • Guepe maçonne guepe 23 avril 22:52

      @yoananda2

      Les essaims de criquets sont naturelles. L’afrique et le Moyen Orient a toujours été touché par des essaims parfois gigantesques de criquets. Ils étaient habituelles aussi au Maghreb, et avait surpris d’ailleurs les Français lors de la conquete de l’algérie.

      Mais l’arrivée des insecticides en afrique et leur utilisation massive ont permis, jusqu’à présent de gérer ses essaims de criquets.

      Mais là, les conditions ont été très propices à la multiplication des essaims et l’aide internationale a tardé
      En plus de ça, l’épidémie covid a ralenti l’envoi de pesticides aux pays touchés et les campagnes d’exterminations des essaims. 


  • pegase pegase 21 avril 13:02

    Chez nous il n’y en a presque plus smiley

    ça pourrait nourrir des élevages de truites ..

    La truite est un carnassier particulièrement vorace, elles adorent les sauterelles ...


    • Laconicus Laconicus 24 avril 07:15

      @pegase

      Pour faire une bonne action, offrez une truite à un paysan africain. 


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