mercredi 12 février - par Gokani

Macron : le fiasco paranoïaque de sa politique sociale

« La grosse erreur de Macron c'est sa perception du corps social assagi, qui passe totalement à côté du rejet des excès de la financiarisation des économies après 2008. Manque de moyens, dégradation des conditions de travail... la crise a laissé une longue traîne qui va bien au-delà de la question salariale. Et tout effort est perçu aujourd'hui comme la facture exigée aux citoyens pour sauvegarder coûte que coûte la rente financière phénoménale, au profit d'une minorité. Macron, décalé de la réalité, a misé sur un corps social docile alors que le rejet du système n'a jamais été aussi violent. » (Xerfi Canal, Olivier Passet)

Xerfi Canal - Le fiasco paranoïaque de la politique sociale de Macron [Olivier Passet] - 10/02/2020

Comment est-on parvenu à un climat social aussi dégradé en France ? Il s'agit d'une colère perlée : les étudiants, le personnel hospitalier, les enseignants, les avocats, les salariés de la RATP ou de la SNCF, les pompiers, la police, les éboueurs, les dockers, sans compter la longue traîne des gilets jaunes. Tout se passe comme s'il n'y avait plus personne de satisfait en France. Mais tout se passe aussi comme si chacun poursuivait sa cause catégorielle sans véritable convergence des luttes, faisant écho au diagnostic d'une atomisation du corps social. Le gouvernement se trouve ainsi confronté à une guérilla sociale contre laquelle il s'use. Comment en est-on arrivé là ? Qu'est-ce que Macron a loupé dans sa politique sociale ?

Partons de l'esprit qui guidait sa politique en 2017. Sur le papier c'était une orthodoxie budgétaire douce, une réduction mesurée de l'emploi public, de la dépense et de la dette publique en pourcentage du PIB. Rien qui puisse s'apparenter à une stratégie violente visant à affamer la bête, selon l'expression des néoconservateurs américains. C'était un attachement réaffirmé à l'économie sociale de marché, avec deux gages symboliques forts : la conservation du système de répartition et le maintien de l'âge légal à 62 ans pour les retraites.

Les principes semblaient clairs : plus de flexisécurité, étendre la protection des chômeurs, faciliter l'accès à la formation ou à l'apprentissage, revaloriser les minima en contrepartie d'un assouplissement du droit du travail négociable au niveau des branches et de l'entreprise. C'était un objectif aussi d'universalité fortement affirmé au nom de l'équité, visant à regrouper, simplifier et uniformiser les régimes. Assurance-chômage universelle étendue aux indépendants et démissionnaires, retraite universelle, regroupement des minima, système de formation mieux coordonné et fléché vers les moins qualifiés. En matière d'équité fiscale et de redistribution enfin, c'était un donnant-donnant  : moins d'impôt sur le patrimoine et leurs revenus du capital pour les premiers de cordée et le marqueur fort de la suppression de la taxe d'habitation pour 80 % des contribuables, avec la classe moyenne en coeur de cible. Un allègement aussi des prélèvements de ceux qui travaillent et son report sur les baby boomers retraités rentiers des trente glorieuses. Sur le papier donc, un dosage équilibré et une confiance dans le fait que le gaulois réfractaire, enfant gâté de la protection sociale, avait enfin ouvert les yeux sur le fait que certains ajustements étaient nécessaires, en phase avec le reste du monde. La politique Macron pariait sur un corps social mou

Venons-en maintenant à la réalisation.

Premier constat : la vitrine des grands principes universalistes a dissimulé un tour de vis budgétaire. Du système universel de chômage ne reste que le nom et surtout des économies sur le dos des chômeurs. Après réforme le système demeure à plusieurs vitesses, limitant drastiquement la création de droits pour les démissionnaires et les indépendants, et réduisant ceux des salariés instables. Idem pour les APL : réforme reportée, mais qui derrière l'affichage technique permet d'économiser 1,2 milliard en année pleine. Et idem encore pour la réforme des retraites dont les intentions financières cachées (voir Loi PACTE et Réforme des retraites : Macron sème, BlackRock récolte ainsi que La Macronie, ce régime très spécial... Réforme des retraites : l’arnaque à 72 milliards !) ont mis le feu aux poudres.

Second constat, la terrible opacité qu'a engendré la volonté de simplification avec des règles minées de dérogations et avec des résultats très difficiles à mesurer au plan individuel. L'ancien système des retraites était balkanisé, mais il limitait l'incertitude sur l'ampleur du décrochage entre le dernier salaire touché et la première pension versée. C'est ce qui compte le plus. Une retraite à points indexée sur toute la vie crée de nouveaux risques de décrochage violents, qui varient au cas par cas. Idem pour les minima, certes revalorisés mais avec l'idée que certains oisifs doivent en être exclus. En fait la machine sociale de Macron qui se revendique universelle, par répartition, est une énorme machine à individualiser les droits, comme une assurance privée en sorte, sans en porter le nom... Son opacité, ses économies mal assumée créant une véritable paranoïa sur l'effet que le seul véritable motif de la réforme est de récupérer l'argent du gain. Ajoutons à cela la politique fiscale, là encore derrière l'équilibre affiché perle une multitude de petits ajustements essaimés, qui reprennent d'une main ce qui a été concédée de l'autre aux classes moyennes. Même illisibilité et même soupçon de distorsion cachée en faveur des plus riches. Tout cela participe à la défiance perlée dont je parlais en entrée. Mais  la grosse erreur de Macron c'est sa perception du corps social assagi, qui passe totalement à côté du rejet des excès de la financiarisation des économies après 2008. Manque de moyens, dégradation des conditions de travail... la crise a laissé une longue traîne qui va bien au-delà de la question salariale. Et tout effort est perçu aujourd'hui comme la facture exigée aux citoyens pour sauvegarder coûte que coûte la rente financière phénoménale, au profit d'une minorité. Macron, décalé de la réalité, a misé sur un corps social docile alors que le rejet du système n'a jamais été aussi violent.

 



5 réactions


  • dédé 12 février 16:24

    Résumé de l’intervention d’Olivier Passet : la plus grosse erreur de Macron a été de croire que le peuple se laisserait enc..fumer.


    • wendigo wendigo 12 février 19:55

      @dédé
       Je ne pense pas que la grosse erreur ait été d’avoir cru, mais bien .... d’y croire toujours !
      D’ailleurs à ce stade est ce que cela tient bien de la simple "grosse erreur" ?


  • rogal 12 février 20:36

    Il y a un absent de taille dans ce genre d’analyse : le véritable Maître.
    Macron n’est qu’un majordome et pas un ’’bon père de la Nation’’ qui errerait.


    • dédé 13 février 07:52

      @rogal
      D’accord sur le fond. Sur la forme je dirais que Macron est employé de banque sous la dictature de la finance.


  • Serge ULESKI Serge ULESKI 14 février 20:43

    .... et la belle réussite de sa politique antisociale... réforme du droit au chômage, réforme des retraites à venir, réforme du droit du travail, réforme des aides sociales ( APL), réforme de l’hôpital... bilan globalement positif quand on sait pour-quoi on est allé le chercher... 

    Aussi, c’est là qu’il ne faut pas se tromper...

     

    Casse de l’hôpital, casse des APL, casse de l’assurance chômage, casse du droit du travail, casse des retraites, cadeaux fiscaux faites aux plus riches et aux entreprises du CAC 40... 

    Macron qui n’a pas et ne souhaite pas d’avenir politique dans l’hexagone après 2027 soigne son CV à l’international d’autant plus qu’il n’a pas été choisi par "le système" puis « élu » contre MLP au second tour de l’élection présidentielle ( autant dire qu’il a été élu avec son score du premier tour), pour que les pauvres soient un peu moins pauvres et moins nombreux et les riches un peu moins riches, mais bien plutôt ... le contraire ! Rappelons ceci pour ne pas l’oublier : tout comme Shröder, Blair et Merkel, Macron, à son départ, devra laisser derrière lui plus de pauvres qu’en arrivant ; seule condition à l’obtention d’un poste prestigieux et hyper-rémunérateur à l’ international (cela vaut pour tout locataire de l’Elysée ou de Matignon).

     

    Gerhard Shröder (sous son règne, l’Allemagne est passée de 11 à 19% de pauvres). Il est aujourd’hui « directeur indépendant » chez Rosneft, société d’État russe spécialisée dans l’extraction, la transformation et la distribution de pétrole.

     

    Tony Blair qui a poursuivi l’œuvre de M. Thatcher avec des mini-jobs payés 1£ de l’heure, conseille les sociétés JP Morgan et Zurich Financial


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