Joe Chip Joe Chip 18 mars 14:24

@maQiavel

Ca confirme en tout cas ce que je te disais hier au sujet des tensions entre USA et Allemagne.

L’attitude de Trump est claire : il montre qu’il ne veut pas entrer dans le petit jeu des Allemands qui ont l’habitude d’avoir face à eux des européens qui baissent la tête et qui font tout pour sauver les apparences de la concorde. Les Allemands ont le culte du consensus, chez eux, les conservateurs et les socio-démocrates dirigent le pays depuis des décennies dans le cadre d’une grande coalition. C’est un autoritarisme soft qui cherche à éliminer toute conflictualité politique et à délégitimer les rapports de domination (du fort au faible ou du riche au pauvre) en se basant sur l’idée qu’il existerait une méthode optimale et objective de gestion des sociétés (ordolibéralisme). Tout désaccord politique résulterait donc en fin de compte d’un problème de pédagogie et non de divergences réelles. C’est une idée particulièrement perverse sur le plan politique car elle conduit les élites allemandes à penser sincèrement qu’elles œuvrent pour le bien collectif (européen) et que l’on a en fin de compte aucune raison valable d’être en désaccord avec elles ou de s’opposer à elles, sinon du fait d’une incompréhension. C’est une caractéristique des élites allemandes depuis le XIXème siècle, une sorte d’autisme national : les Européens ne veulent pas comprendre pas que leurs intérêts correspondent en fin de compte aux intérêts de l’Allemagne. 

C’est ce qui conduit aussi les Allemands à estimer que les recettes qui fonctionnent pour l’Allemagne devraient fonctionner partout ailleurs, et par conséquent être appliquées partout ailleurs, en Grèce, par exemple, avec les résultats que l’on connaît. Et là où c’est remarquable, comme le disait Drac dans une vidéo récente, c’est que tout ça est assumé sans machiavélisme ni malignité, ils en sont sincèrement persuadés, ils se demandent vraiment pourquoi les Grecs ne pensent pas comme des Allemands, pourquoi les Français ne partagent pas les analyses des Allemands, pourquoi ils ne comprennent pas que ce serait un très beau symbole d’intégrer l’Alsace-Lorraine à une grande euro-région de culture alémanique, etc... si si, j’ai entendu un philosophe allemand suggérer tout ça sur France Culture, qui ne comprenait pas non plus pourquoi les Français n’acceptaient pas de s’aligner sur les normes juridiques et fédéralistes allemandes qui avaient démontrer leur efficacité depuis la seconde guerre mondiale alors que le centralisme français était un échec.  

L’idéalisme allemand, contrairement à l’idéalisme français qui se dissout de lui-même dans des abstractions théoriques et universalistes, a une dimension pragmatique qui le rend d’autant plus dangereux car il ne perd jamais de vue ses objectifs concrets (cf. Bismarck). 

Merkel, et ça ce sont des observateurs allemands qui le disent, c’est la main de fer dans le gant de velours. Il y a un hiatus entre la posture politique complaisante affichée par les Allemands (ouverture démocratique, tolérance, bienpensance) et leur comportement réel dans la négociation où ils se montrent intransigeants et jaloux de la défense de leurs intérêts nationaux subtilement confondus avec les "intérêts de l’Europe". Il y a quelques mois, le docteur Schaüble a débarqué aux USA dans une réunion de ministres des finances et a littéralement fait la leçon aux Américains (qui voulait le pousser à relancer l’investissement dans les infrastructures) sur les vertus de l’orthodoxie budgétaire allemande, avec son aplomb habituel. 

Après la victoire du sous-marinier français DCNS l’an dernier pour la signature du "contrat du siècle" portant sur la vente de 12 sous-marins à l’Australie, le gouvernement allemand a convoqué les officiels australiens pour leur rendre des comptes et expliquer pourquoi ils avaient opté pour les sous-marins français (sachant, évidemment, que le made in germany est forcément meilleur dans leur esprit). Le compte-rendu de la réunion est hallucinant encore une fois, les Australiens expliquant qu’ils ont eu l’impression de se retrouver face à un tribunal, sommés de s’expliquer comme s’ils avaient commis une faute ou attenté à la dignité de l’Allemagne. A la pause repas, les Australiens étaient isolés dans un coin, aucun allemand ne leur adressant la parole. 

Ce genre de pratique en dit long sur le respect que les Allemands vouent à leur partenaire français. Dès que le Made In Germany est en jeu, il n’y a plus de "couple franco-allemand" qui tienne et tous les moyens sont bons pour affirmer leurs prérogatives. Quelques mois plus tard, les Allemands ont remporté un contrat avec la Norvège en subventionnant leur industrie pour diminuer le coût unitaire des sous-marins allemands, pratique formellement interdite par l’UE. En gros, les Allemands ont commandé plusieurs sous-marins pour leurs propres marines (dont ils n’avaient pas besoin) afin de pouvoir proposer un prix plus compétitif que les Français, ce qui équivaut à une subvention. Ni l’Europe, ni la France n’ont bronché, car c’était la survie de l’allemand TKMS qui était en jeu après l’échec en Australie. Evidemment, dans la situation inverse, la Commission et l’Allemagne auraient dénoncé une pratique non-concurrentielle et des subventions illégales de la part du gouvernement français dans le but de sauver son industrie nationale...     

Donc c’est comme ça que j’interprète l’attitude raidie de Trump : "Pas la peine de jouer la comédie. Je ne suis pas d’accord avec votre politique migratoire délirante et j’en ai assez de voire des bagnoles allemandes partout. Je ne vais pas vous laisser faire, on va défendre nos intérêts, notre industrie, quitte à s’embrouiller avec vous".


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